Depuis le XVIIIe siècle, le terme Américain désigne les habitants des États-Unis dans l’usage courant. Pourtant, cette habitude pose un vrai problème : le mot « Amérique » couvre un continent entier, regroupant 35 pays et territoires, du Canada à la Terre de Feu. Comment appelle-t-on alors les ressortissants de Washington avec précision ? Ce débat traverse les deux côtés de l’Atlantique et mêle enjeux linguistiques, historiques et géopolitiques. Deux termes s’affrontent : l’essentielle Américain et le plus précis États-Unien. Plongeons dans cette passionnante querelle de mots.
L’origine du mot « Américain » et l’erreur historique qui a tout changé
Une carte, un imprimeur et un malentendu fondateur
Tout commence en 1507 à Saint-Dié-des-Vosges. Un imprimeur y inscrit pour la première fois le mot America sur une carte du Nouveau Monde, souhaitant honorer Amerigo Vespucci, qu’il croit être le découvreur du continent. Erreur monumentale : Vespucci n’était qu’un marchand, arrivé bien après Christophe Colomb. Le cartographe s’est tout simplement trompé de héros.
Cette méprise lorraine a des conséquences considérables. Sans elle, le continent se serait vraisemblablement appelé Colombie, et Donald Trump serait aujourd’hui président des « Colombiens ». Muriel Gilbert, correctrice au Le Monde, a d’ailleurs consacré une chronique à ce paradoxe sur RTL, soulignant avec humour l’absurdité de cette chaîne d’erreurs.
Le mot dérivé Américain a d’abord désigné les peuples indigènes du continent, avant de s’appliquer aux colons européens. En 1776, les treize colonies britanniques d’Amérique du Nord déclarèrent leur indépendance sous le nom d’United States of America. Leurs habitants prirent aussitôt l’habitude de tronquer ce nom, disant tantôt America, tantôt Americans. Une simplification pratique, mais géographiquement contestable.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1507 | Première inscription de « America » sur une carte, à Saint-Dié-des-Vosges |
| 1776 | Indépendance des treize colonies sous le nom d’United States of America |
| XVIIIe siècle | Le terme « Américain » s’impose pour désigner les habitants des États-Unis |
| 1928 | Le Figaro publie « Faut-il créer un mot pour désigner les habitants des États-Unis ? » |
En français, cette évolution suit un parcours similaire. L’adjectif américain recouvre deux sens distincts : « de l’Amérique » ou « des États-Unis d’Amérique ». Cette ambiguïté reste habituellement levée par le contexte, tant l’usage restreint aux États-Unis domine. On parle d’économie américaine, de culture américaine… L’emploi est si massif qu’on recourt parfois au mot panaméricain pour désigner clairement l’ensemble du continent. Comparez avec le mot « Mexique » : tout le monde sait qu’il s’agit d’une forme elliptique des États-Unis du Mexique. Le mécanisme est identique.
« États-Unien » : naissance, histoire et reconnaissance d’un terme alternatif
Une attestation québécoise au cœur des années 1930
Le gentilé États-Unien se construit simplement : on joint le suffixe -ien au nom « États-Unis », exactement comme un habitant du Canada devient un Canadien. La logique est irréprochable. La plus ancienne attestation connue remonte à 1934, dans la revue politique québécoise l’Action nationale, sous la plume de son directeur Arthur Laurendeau. Le contexte d’utilisation n’y est guère élogieux pour les voisins du Sud, mais peu importe : le mot existe.
Entre 1934 et 1945, le terme revient dans une soixantaine d’articles de cette même revue, surtout sous la plume du journaliste André Laurendeau, fils d’Arthur. Un an après la première occurrence, en 1935, un étudiant cité dans l’Action nationale attribue même la paternité du mot à un certain Paul Dumas. La question de la désignation des habitants des États-Unis n’était donc pas nouvelle. Dès 1928, Le Figaro publiait déjà un article titré « Faut-il créer un mot pour désigner les habitants des États-Unis ? », se demandant si le terme États-Unien, encore ignoré de l’Académie française, réussirait à s’imposer.
Des tentatives alternatives et leurs équivalents étrangers
Aux États-Unis, le linguiste Henry Louis Mencken avait répertorié au début du XXe siècle une série de propositions alternatives nées entre 1789 et 1939 : Columbian, Fredonian, Unisian, United Statesian, Usonian, Washingtonian… Aucune n’a percé. En espagnol, la situation est plus tranchée : estadounidense, dérivé d’Estados Unidos de América, s’impose habituellement face à americano ou norteamericano, même si ce terme pose problème au Mexique, officiellement nommé Estados Unidos Mexicanos. On utilise aussi yanqui et gringos en Amérique hispanophone, reflétant une conscience aiguë des enjeux.
Du côté des dictionnaires, le parcours du mot États-Unien reste fluctuant. Le Grand Larousse encyclopédique de 1961 en représente le premier signalement, sous la forme étatsunien. Les dictionnaires généraux situent son apparition aux années 1940-1950, bien que des recherches dans des textes anciens permettent d’en trouver des attestations sporadiques dès le premier quart du XXe siècle. Aujourd’hui, le mot figure dans le Le Modeste Robert, dans Usito, et même dans le correcticiel Antidote. Le Vaste Dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française précise qu’il ne présente aucune ambiguïté.
Les variations graphiques sont nombreuses : Étatsunien, Étasunien, Étazunien, États-unien… Les formes recommandées restent États-Unien pour le nom et états-unien pour l’adjectif, avec leurs pluriel et féminin réguliers : les États-Uniens, la culture états-unienne.
Un débat qui dépasse la linguistique : enjeux géopolitiques et hégémoniques
Le linguiste Gabriel Martin n’a pas tort de qualifier les mots de « champs de bataille symboliques ». Derrière le choix entre Américain et États-Unien se cachent des questions de pouvoir bien réelles. L’écrivain et traducteur Pierre Monette cite Pierre Bourdieu : donner à un groupe le nom qu’il se donne, c’est le reconnaître et l’accepter comme dominant. Nommer les États-Uniens « Américains » revient donc, symboliquement, à entériner leur hégémonie sur un continent entier.
Le lecteur Vincent Monet pose la question directement : l’Amérique est un continent, pas un pays. Ses habitants, du Canada à l’Argentine, sont tous des Américains au même titre que les Parisiens et les Polonais sont des Européens. En acceptant cette appropriation du terme par un seul État, on valide une perception erronée de suprématie. André-Gilles Asselin va plus loin encore : avec les ambitions annexionnistes avouées de Donald Trump envers le Canada, il estime urgent d’affirmer que l’Amérique et ses 35 pays et territoires n’appartiennent pas au seul pays « États-Unis d’Amérique ».
| Langue | Terme courant | Terme précis | Terme péjoratif/familier |
|---|---|---|---|
| Français | Américain | États-Unien | (aucun établi) |
| Espagnol | Americano | Estadounidense | Yanqui / Gringo |
| Anglais | American | United Statesian / Usonian | (aucun établi) |
Muriel Gilbert a évoqué sur RTL un lecteur du Le Monde reprochant au journal de désigner Trump comme président « américain », alors qu’il n’est président que des États-Unis. Un habitant de Gatineau, au Québec, soulève la même question : le gentilé naturel des habitants du Canada, des États-Unis, du Mexique et de toute l’Amérique centrale et du Sud devrait faire d’eux des Américains à part entière. Pourquoi leurs voisins du Sud monopoliseraient-ils seuls cette désignation commune ?
L’usage actuel : un terme marginal face à une tradition bien ancrée
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Malgré sa précision et sa clarté indéniables, états-unien reste un usage marginal. Gabriel Martin le confirme avec des chiffres précis : dans les corpus de textes québécois récents, le terme n’apparaît qu’une fois pour 35 occurrences du mot américain, soit dans 3% des cas seulement. C’est peu. Chez Usito, la linguiste Nadine Vincent ne prescrit ni l’un ni l’autre, mais admet qu’états-unien reste plus précis. Pour que les définitions des dictionnaires basculent, il faudrait que tout le monde adopte systématiquement ce terme au point que américain devienne « vieilli ». On en est loin.
- Le terme Américain représente environ 97% des occurrences dans les textes francophones
- Le terme États-Unien connaît un regain de popularité depuis l’an 2000, surtout dans les milieux critiques à l’égard des États-Unis
- En France, ce regain montre pourtant des signes de plafonnement récents
Une cohabitation assumée dans les rédactions
Au Le Devoir comme au Le Monde, les deux termes coexistent sans hiérarchie officielle. La correctrice Michèle Malenfant du Le Devoir précise que la rédaction laisse aux auteurs le libre choix : Américains ou États-Uniens, les deux sont respectés. C’est pragmatique. Le terme Américain bénéficie du poids de l’histoire et d’une tradition massive ; États-Unien, parfois perçu comme péjoratif par association avec les contextes critiques où il s’emploie souvent, ou jugé peu élégant phonétiquement, peine encore à conquérir l’usage courant.
| Critère | Américain | États-Unien |
|---|---|---|
| Précision géographique | Faible (désigne tout le continent) | Forte (désigne uniquement les États-Unis) |
| Fréquence d’usage | Très élevée (97% des cas) | Marginale (3% des cas) |
| Présence dans les dictionnaires | Oui, sens principal | Oui (Petit Robert, Usito, Antidote) |
| Perception | Neutre, traditionnel | Quelquefois perçu comme critique |
Une solution intermédiaire mérite attention : utiliser la locution des États-Unis dans l’usage adjectival. C’est d’ailleurs ce que recommande l’Organisation internationale de normalisation (ISO) pour la devise, préférant dollar des États-Unis à dollar américain ou dollar états-unien. Simple, efficace, et inattaquable géographiquement.
Si vous envisagez un jour de traverser ce vaste pays pour le comprendre de l’intérieur, sachez que parcourir la Route 66 de Chicago à Los Angeles sur ses 4000 kilomètres mythiques vous donnera une idée bien concrète de la diversité des habitants des États-Unis, qu’on les appelle Américains ou États-Uniens. C’est finalement au rédacteur de trancher : selon le degré de précision recherché et le contexte, chaque terme a ses raisons d’être.
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Photos à but illustratif et non représentatives

