J’ai sillonné les rues de nombreuses villes françaises, des grandes métropoles aux préfectures de province. Cahors m’a frappé par ce contraste saisissant entre ses ruelles médiévales pittoresques et certains quartiers où le trafic de stupéfiants s’est solidement installé. Cette commune du Lot de 20000 habitants connaît une transformation préoccupante. Les incivilités se multiplient, les nuisances nocturnes perturbent le quotidien et plusieurs cités populaires sont devenues des zones sensibles où dealers et réseaux opèrent presque ouvertement. Je vais vous raconter ce que j’ai découvert lors de mes passages dans cette ville, en donnant la parole aux habitants que j’ai rencontrés et en examinant les actions menées par les autorités face à cette situation alarmante.
Terre-Rouge et Croix-de-Fer : deux cités sous pression
Le quartier de Terre-Rouge, situé à l’est de Cahors, abrite environ 2500 habitants répartis dans 435 logements sociaux. J’ai constaté qu’il dispose pourtant d’équipements convenables : une dizaine d’installations sportives, des établissements scolaires et une trentaine de commerces. Mais derrière cette apparente normalité, le trafic de drogue a pris ses quartiers rue du Colonel-Henri-Collignon, littéralement sous les fenêtres des résidents. Les nuisances quotidiennes s’accumulent : tapages diurnes et surtout nocturnes, dégradations diverses, graffitis marquant le territoire.
Le drame survenu le 5 juillet a bouleversé toute la cité. Islam Taikhaew, père de famille tchétchène sans antécédents judiciaires, a simplement demandé vers 21h15 aux trafiquants d’aller faire leurs affaires ailleurs. Une dizaine de personnes l’ont violemment agressé à coups de barres de fer et de matériaux contondants trouvés sur place. Transporté en urgence absolue à Toulouse, il est décédé le lendemain. Les agresseurs couraient toujours au moment des faits rapportés.
À la Croix-de-Fer, l’atmosphère est devenue franchement oppressante. Martine, une riveraine que d’autres témoins m’ont décrite, n’ose plus sortir seule avec son animal de compagnie. Elle subit insultes et regards méprisants quotidiennement. Le bâtiment G est devenu le quartier général de jeunes dealers présumés. Un chef surnommé le Duc, en référence au film New York 1997, y imposerait sa loi.
| Indicateur | Terre-Rouge | Croix-de-Fer |
|---|---|---|
| Population estimée | 2500 habitants | Non précisée |
| Logements sociaux | 435 | 112 (Résidence Romarins) |
| Problématiques principales | Trafic rue Collignon, nuisances nocturnes | Point de deal bâtiment G, intimidations |
| Type de dégradations | Graffitis, incendies | Tags, déjections, barbecue saccagé |
Le barbecue du quartier a été saccagé et transformé en point de rencontre pour jeunes de la cité et autres venant de l’extérieur. Les dégradations sont visibles partout : tags dans les parties communes, déchets jonchant le sol, déjections canines sur les paliers signalées par Lot Habitat. Les habitants doivent faire des détours pour rentrer chez eux. Certains riverains qui ont osé protester ont retrouvé les quatre pneus de leur véhicule crevés le soir même. Des départs de feu ont même été constatés occasionnellement.
Les opérations policières face aux réseaux de trafiquants
Du 17 au 19 juin 2024, j’ai suivi les développements d’une vaste opération baptisée place nette dans les quartiers sensibles : Terre-Rouge, Croix de Fer, Sainte-Valérie et les Escales à Pradines. Les moyens déployés étaient considérables : 25 policiers en renfort venus de Toulouse, Montauban et Nîmes, dont 3 équipes cynophiles spécialisées et 4 motards. Jusqu’à 45 fonctionnaires ont opéré simultanément. La vice-Procureur Morgane Raffy et Claire Raulin, préfète du Lot, se sont rendues sur place.
Les résultats affichés paraissaient impressionnants. Trois points de vente démantelés, plus d’une centaine de sachets de cannabis saisis, des doses de cocaïne conditionnées pour la revente et 2400 euros en espèces. Neuf interpellations ont eu lieu, dont trois pour trafic de produits stupéfiants. Un Angolais de 23 ans sous obligation de quitter le territoire français a été condamné à trois ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis. Son avocate a prévenu que monsieur avait déjà été remplacé sur le point de deal.
L’histoire du Cartel du H reste dans toutes les mémoires à Cahors. Hakim, son chef, rêvait de devenir le Pablo Escobar cadurcien. Il créait véritablement une famille criminelle, produisait des t-shirts à l’effigie de son clan et organisait même des camps pour fonctionner comme dans les séries télévisées. Le 18 mai 2020, un jeune en camping-car a été violemment agressé à Narbonne après avoir refusé poliment leur drogue. Le même jour à Cahors, une jambisation survenait à Croix-de-Fer. En novembre 2020, des cocktails Molotov ont été lancés sur le commissariat. Hakim, incarcéré, se vantait au téléphone d’avoir brûlé le comico. Avec 21 mentions au casier judiciaire, il ne sera libérable qu’en 2032.
Des moyens limités face à l’ampleur du phénomène
La situation que j’ai observée révèle un déséquilibre flagrant entre les ressources disponibles et l’ampleur du problème. Douze fonctionnaires composent le pôle investigation, tandis qu’un seul véhicule de police secours se relaie jour et nuit pour patrouiller dans toute la ville. David Leyraud, secrétaire zonal sud d’Alliance Police nationale, m’a confié que même les villes à taille humaine dans les départements ruraux ne sont plus épargnées par la drogue et que la violence peut déborder instantanément.
Philippe Surlapierre, directeur départemental de la police du Lot, a expliqué que l’opération visait autant un objectif judiciaire que de montrer une action renforcée et visible pour rassurer la population. La position stratégique de Cahors facilite malheureusement le transit : à une heure de Toulouse le long de l’A20 reliant le Sud-Ouest à Paris, les bords du Lot deviennent un eldorado pour certains trafiquants.
- Main-d’œuvre du trafic issue principalement des familles maghrébines et turques
- Absence de règlements de comptes contrairement aux grandes métropoles
- Partage du marché avec trois autres points de l’agglomération
- Apprentis caïds faisant leur business localement sans armes à feu exhibées
Un policier cadurcien anonyme a qualifié l’opération de juin 2024 de propagande avec des résultats peu concluants. Après le meurtre d’Islam Taikhaew, des renforts sont venus par crainte de revivre les affrontements communautaires entre Tchétchènes et jeunes de cité survenus à Dijon en été 2020. Heureusement, le secteur est resté calme.
Le quotidien dégradé des habitants et l’action des bailleurs
Les riverains de la Croix-de-Fer vivent sous l’autorité d’une petite dizaine de jeunes. Certains résidents tolèrent ou aident même les trafiquants en cachant de la drogue chez eux. J’ai recueilli des témoignages décrivant un ballet incessant : voitures s’arrêtant brièvement, jeunes en scooter effectuant des rondes régulières, échanges rapides caractéristiques du deal. La police fait des descentes mais le manège reprend dès son départ.
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Agnès Charousset, directrice de Lot Habitat, se dit consternée et concernée. Le bailleur maintient un dialogue constant par des rencontres régulières et mène un travail partenarial avec la police. Elle ne peut parler de trafics avérés mais constate les incivilités. Lors de l’opération de juin 2024, Lot Habitat a retiré encombrants, mobiliers urbains et une cabane utilisée comme point de vente. Un projet de réfection d’envergure sur trois des quinze bâtiments de Terre-Rouge est prévu jusqu’en 2028 pour 12 à 15 millions d’euros.
Même les établissements scolaires sont devenus des cibles. Pia, ancienne élève du lycée Clément-Marot arrivée de Toulouse, a témoigné qu’il est aisé de parler de drogue et facile de s’en procurer. La résidence des Romarins voisine du lycée a longtemps été occupée par des trafiquants imposant leur loi jusque sur les balcons.
Photos à but illustratif et non représentatives


