Ce samedi 24 octobre, la Drôme et l’Ardèche ont vécu une journée de mobilisation sociale spécialement tendue. 21 personnes interpellées, 2 policiers blessés, des cortèges improvisés dans plusieurs villes : j’ai rarement vu une telle effervescence se déployer simultanément sur un territoire aussi étendu. Retour chronologique sur une journée qui restera dans les mémoires de ces deux départements.
Interdictions préfectorales et dispositif sécuritaire sans précédent
Dès le jeudi 22 octobre, le ton est donné. Marie-Aimée Gaspari, préfète de la Drôme, signe un arrêté interdisant tout rassemblement dans les centres-villes de Valence, Montélimar et Romans-sur-Isère pour ce samedi. La manifestation déclarée par la Confédération nationale du travail (CNT) se retrouve ainsi formellement interdite. En Ardèche, Benoît Trévisani, préfet du département, va encore plus loin : il prohibe sur l’ensemble du département le transport de carburant en jerrican, ainsi que le port d’armes ou d’objets susceptibles d’en constituer. Un couvre-feu pour les mineurs non accompagnés est également instauré à Valence, applicable dès 19 h le samedi jusqu’à 8 h le dimanche.
À Valence, le dispositif impressionne. La présence policière est doublée par rapport au samedi précédent, avec le renfort de militaires de l’opération Sentinelle. Les 62 policiers municipaux mobilisés ce jour-là contrastent avec les 27 déployés sept jours plus tôt. Les bus Citéa fonctionnent en demi-ligne, les stations de vélos en libre-service ferment, et les habitants du centre-ville reçoivent la consigne de rentrer leurs poubelles avant 8 h 30. Certains commerçants protègent leurs vitrines avec des panneaux de bois, d’autres font appel à des agents de sécurité privée. Même les mariages prévus à l’hôtel de ville sont délocalisés au siège de l’agglomération.
À Romans-sur-Isère, le musée de la Chaussure et la collégiale Saint-Barnard ferment exceptionnellement, les bus du réseau Citéa restent au dépôt, et les vélos en libre-service disparaissent des rues pour le week-end.
La mobilisation en Ardèche : calme et détermination
Côté ardéchois, la matinée débute dans un climat serein. Dès 10 h 20, environ 70 personnes se rassemblent à la gare routière d’Annonay, puis un cortège de plus de 150 manifestants défile dans les rues de la ville, passant par le lycée Boissy-d’Anglas et le viaduc Daniel-Aimé. À Privas, capitale du département, la mobilisation dépasse celle de la semaine précédente. Environ 150 à 250 personnes se retrouvent devant la chambre d’agriculture, la manifestation initialement prévue devant la préfecture ayant dû changer de lieu. Le collectif féministe des Rosies anime le rassemblement, sous les chants.
À Aubenas, le dynamisme surprend. Plus de 200 manifestants convergent vers le rond-point des Terres de Millet, lieu déjà chargé d’histoire depuis le 17 octobre précédent. Jean-Louis Coudène, de Force ouvrière, dénonce une « fuite en avant liberticide », tandis que Michel Sabatier, de la CGT, rappelle vingt ans de manifestations sans le moindre acte de violence dans la ville. Le bilan ardéchois est globalement positif côté ordre public : le préfet Trévisani lui-même salue le déroulement calme des rassemblements.
| Ville | Nombre de manifestants (estimation) | Ambiance |
|---|---|---|
| Annonay | 150 | Calme |
| Aubenas | 200-300 | Calme, dépassement du parcours prévu |
| Privas | 150-250 | Festif, chants |
| Rosières | 200 | Calme |
Drôme : de l’improvisation aux interpellations
La situation drômoise prend une tournure radicalement différente dès l’après-midi. À Valence, un rassemblement statique autour de la fontaine monumentale se transforme en cortège improvisé vers 15 h 14. Près de 1 000 personnes défilent avenue de Romans, scandant « liberté de manifester », empruntant les artères non barrées par les forces de l’ordre. La manifestation gagne le plateau des Couleures, puis fait jonction au rond-point du Burger King avec un second groupe mobilisé depuis le début d’après-midi.
Plusieurs incidents marquent cette déambulation valentinoise :
- Une centaine de manifestants tente d’ouvrir les barrières du péage autoroutier de Valence-sud sur l’A7, avant d’être repoussés par les gendarmes, le péage étant ensuite fermé par Vinci Autoroutes.
- Des individus tentent d’incendier des poubelles boulevard Kennedy, provoquant la dispersion par les forces de l’ordre.
- L’avenue de Romans est coupée à hauteur du rond-point du McDonald’s, paralysant l’accès au centre-ville et au plateau des Couleures.
À Montélimar, un franc jeu du chat et de la souris s’engage entre manifestants et policiers. Les protestataires tentent successivement de franchir le pont de Saint-James, la passerelle des Alexis, avant de finalement se disperser en milieu d’après-midi. À Die, en revanche, l’ambiance reste festive. La Confédération paysanne et la Ligue des droits de l’Homme défilent avec des drapeaux blancs devant la cité scolaire, sans incident. À Romans-sur-Isère, Marie-France Grimmer, figure locale de La France insoumise, résume le sentiment des manifestants : « Nous ne sommes pas là pour casser, mais parce que nous avons des revendications. »
Le bilan final de la journée dans la Drôme est lourd. 21 personnes interpellées au total, dont 20 à Valence et 1 à Montélimar. 18 d’entre elles sont placées en garde à vue. Parmi les interpellés, 5 sont mineurs. Lors des contrôles, les autorités saisissent des équipements masquant le visage, des couteaux, de l’acide chlorhydrique et un lanceur de billes métalliques avec ses munitions. Deux policiers sont légèrement blessés à Valence.
Ce que cette journée révèle sur le droit à manifester en France
Au-delà du bilan chiffré, le 24 octobre pose une question qui mérite d’être prise au sérieux : jusqu’où les préfets peuvent-ils restreindre le droit de manifester sur la base d’appels détectés sur les réseaux sociaux, sans qu’une seule action violente n’ait encore eu lieu ? L’amende de 135 euros, appliquée à quiconque brave l’interdiction préfectorale, illustre la tension entre maintien de l’ordre et libertés fondamentales. La FSU, à Privas, a d’ores et déjà annoncé un nouveau rendez-vous devant la préfecture de l’Ardèche le samedi 31 octobre à 10 h 30. La mobilisation, loin de s’essouffler, cherche désormais de nouveaux cadres pour s’exprimer légalement.
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Photos à but illustratif et non représentatives

