Habitants de Mayotte : les Mahorais

Femmes et enfants tissent des paniers sur plage de sable

Branding Astral

329 000 habitants en 2025, une densité record de 875 personnes au km², et une histoire politique mouvementée : Mayotte attire autant qu’elle interpelle. Perdue dans l’océan Indien, à 295 kilomètres à l’ouest de Madagascar, cette île de l’archipel des Comores est devenue le 101e département français le 31 mars 2011. Ses habitants portent un nom bien particulier : les Mahorais (ou Mahoraises au féminin). Ce gentilé s’applique à tous les résidents de l’île, quelle que soit leur origine. Forte d’une diversité culturelle et démographique unique en France, Mayotte mérite qu’on s’y attarde longuement.

Le gentilé officiel : Mahorais et Mahoraises

Une dénomination ancrée dans le nom de l’île

Ce qui m’a frappé dès mes premiers pas à Mamoudzou, c’est que personne ne se dit « Mayottien ». Le terme consacré, celui qu’on entend partout, est bien Mahorais. Et pour cause : ce gentilé ne vient pas du nom français Mayotte, mais du nom shimaoré de l’île, Maoré. Cette subtilité linguistique révèle une identité profondément enracinée dans les langues locales.

Le nom Mayotte lui-même est une construction étymologique complexe. Il dérive du portugais Mayotta, transcription du swahili Maouti, lui-même calqué sur l’arabe Jazirat al Mawet, soit « île de la mort ». Mais les habitants, eux, ont toujours désigné leur terre par Maoré. C’est de cette racine que naît le mot Mahorais.

Sur le plan grammatical, une règle simple s’applique : Mahorais prend une majuscule quand il désigne les habitants (les Mahorais), mais s’écrit en minuscule lorsqu’il fonctionne comme adjectif (la culture mahoraise, le lagon mahorais). Cette distinction est reconnue par l’ensemble des institutions françaises.

Pourquoi pas Mayottiens ?

La forme « Mayottien » existe, mais elle reste marginale et non officielle. L’administration française, les élus locaux et les habitants eux-mêmes utilisent unanimement « Mahorais ». Ce choix n’est pas anodin : il reflète une identité historiquement et linguistiquement rattachée à Maoré plutôt qu’à la translittération française du nom de l’île.

Cette préférence souligne aussi un attachement fort à la culture swahilie et aux langues locales que sont le shimaoré et le shibushi. Dire « Mahorais », c’est donc revendiquer une appartenance qui dépasse le simple découpage administratif colonial.

Une identité façonnée par l’histoire

De la vente au royaume de France à la départementalisation

Le 25 avril 1841, le dernier sultan de Mayotte, Andriantsoly, menacé par les royaumes voisins, cède son île au royaume de France sous le règne de Louis-Philippe Ier. En échange, le capitaine Pierre Passot lui assure une rente viagère de 1 000 piastres (5 000 francs) et le droit d’élever deux enfants à La Réunion. Ce traité est ratifié officiellement en 1843, et l’île intègre la République française en 1848.

L’abolition de l’esclavage survient le 27 avril 1846. À cette époque, l’île comptait environ 3 000 habitants, dont entre un tiers et la moitié étaient des esclaves. Une indemnité de 200 francs par esclave est votée au printemps 1847, et le processus de libération démarre en juillet de la même année. Le décret du 27 avril 1848 confirme définitivement cette abolition.

En 1886, la France établit un protectorat sur le reste de l’archipel des Comores. Puis, en 1958, l’administration quitte Mayotte pour Moroni, en Grande Comore, ce qui suscite un profond mécontentement chez les Mahorais, qui réclament alors la départementalisation.

Les référendums et le choix de rester français

Le 22 décembre 1974, un référendum est organisé. L’ensemble des Comores vote à 90 % pour l’indépendance, mais Mayotte se singularise : 63,8 % de ses habitants choisissent de rester français. Ahmed Abdallah Abderamane, président du Conseil de Gouvernement des Comores, proclame l’indépendance immédiate, ignorant ce résultat. Mayotte reste pourtant sous administration française.

Le 21 novembre 1975, Ali Soihili atterrit clandestinement à Pamandzi pour tenter de s’emparer de Dzaoudzi : la population mahoraise le repousse sans violence. Le 6 février 1976, la France oppose son veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Deux jours plus tard, un second référendum confirme à 99,4 % (17 845 voix pour, 104 contre) la volonté de rester français.

Des figures comme Zéna M’Déré et le mouvement des chatouilleuses ont incarné ce combat dans les années 1960 et 1970. Le 29 mars 2009, un troisième référendum entérine la départementalisation à 95 % des voix, et le 31 mars 2011, Mayotte devient officiellement le 101e département français, dotée du code INSEE 976.

Une population aux multiples visages

Une démographie en forte croissance

La population mahoraise est passée de 212 645 habitants en 2012 à environ 329 000 en 2025, soit une croissance de 3,8 % par an en 2019, la plus express de toute la France. Avec 875 habitants au km² en 2024, Mayotte est le département le plus densément peuplé hors Île-de-France. La Réunion, second DOM le plus dense, ne compte que 339 habitants au km², soit moins de la moitié.

Selon une projection de l’INSEE réalisée en 2020, la population pourrait atteindre 440 000 habitants en 2050. Dans les scénarios les plus alarmistes, tenant compte de l’immigration comorienne, ce chiffre pourrait grimper jusqu’à 760 000.

Évolution de la population de Mayotte
Année Population estimée
2012 212 645 habitants
2017 256 518 habitants
2022 310 000 habitants
2024 321 000 habitants
2025 329 000 habitants
2050 (projection) 440 000 habitants

Une population jeune et diverse

Plus d’un habitant sur deux a moins de 20 ans à Mayotte, contre un tiers à La Réunion et un quart dans l’Hexagone. En 2019, l’âge médian n’était que de 17 ans, et le taux de fécondité atteignait 4,68 enfants par femme. L’espérance de vie moyenne, à 76,3 ans, est la plus basse de tous les départements français, comparable à celle de la Jamaïque.

La diversité des origines est frappante. En mars 2018, la population immigrée représentait environ 45 % de la population adulte, dont 95 % de nationalité comorienne. Une communauté indienne d’environ 500 membres, composée notamment de Khojas, Dawoodi bohras et ismaéliens, complète ce tableau pluriculturel.

La religion et la culture au milieu de l’identité mahoraise

Un islam modéré et ancré dans l’histoire

Environ 95 % des Mahorais sont musulmans, et l’islam est présent sur l’île depuis au moins le XVIe siècle. La mosquée de Tsingoni, construite à cette époque et classée monument historique en 2015, est considérée comme la plus ancienne mosquée encore en activité de France. La tradition sunnite chaféite y a été introduite par des populations arabo-persanes, teintée ensuite de culture africaine et d’animisme.

L’islam mahorais se distingue grâce à sa modération et son ouverture. L’île n’a jamais connu de conflit religieux ni de problème de radicalisation. Dès l’âge de six ans, beaucoup d’enfants fréquentent simultanément l’école coranique et l’école primaire publique, tissant un lien naturel entre tradition et modernité.

Les autres communautés religieuses

La communauté catholique, très minoritaire, regroupe environ 4 000 personnes réparties autour d’une seule paroisse avec deux lieux de culte : l’église Notre-Dame-de-Fatima à Mamoudzou et l’église Saint-Michel à Dzaoudzi, dépendant de l’évêché de Moroni aux Comores. Une particularité : les catholiques ne peuvent pas faire sonner leurs cloches avant la messe. La communauté indienne, forte de 500 membres environ, pratique diverses branches de l’islam ou de l’hindouisme, enrichissant encore le pluralisme culturel mahorais.

Église chrétienne et temple hindou dans un village indien tropical

Les langues parlées par les Mahorais

Le shimaoré et le shibushi, langues locales

Les deux langues locales officiellement reconnues sont le shimaoré (mahorais) et le shibushi. 75 % des habitants ne parlent que le shimaoré. Cette langue porte en elle l’histoire même de l’île : c’est de Maoré, son nom en shimaoré, que vient le gentilé Mahorais. Le terme français Mayotte, lui, dérive du portugais Mayotta, transcription du swahili Maouti, calqué sur l’arabe signifiant « île de la mort ».

Le shimaoré appartient à la famille des langues bantoues et partage des racines avec le swahili. Cette proximité linguistique avec les Comores et l’Afrique de l’Est dit beaucoup sur les routes commerciales et les échanges qui ont structuré la culture mahoraise sur des siècles.

Le français, une langue en progression

En 1990, 90 % de la population ignorait le français. Trente ans plus tard, selon l’INSEE, 55 % des personnes vivant sur le territoire affirment maîtriser la langue française en 2022, un taux qui monte à 75 % pour ceux nés à Mayotte. Une progression réelle, mais insuffisante au regard des défis éducatifs.

Les chiffres restent préoccupants. Selon les données JDC de 2015, 50,9 % des jeunes se trouvent en situation d’illettrisme. 64 % des élèves de CE1 échouent à l’épreuve de français, et 71 % de la population ne possède aucun diplôme. L’analphabétisme touchait encore 35 % des hommes et 40 % des femmes en 2000.

Pour répondre à ces défis, le système éducatif s’est considérablement développé. À la rentrée 2025, 114 057 élèves étaient scolarisés dans l’académie, répartis comme suit :

  • 67 écoles maternelles
  • 121 écoles élémentaires
  • 21 collèges, tous classés REP ou REP+ depuis 2015
  • 11 lycées

Le SNES signale jusqu’à 30 élèves par classe en collège REP+ et 38 au lycée. L’Université de Mayotte, créée en 2011 à Dembéni et dotée d’un statut universitaire de plein exercice fin 2023, propose désormais 13 formations différentes, dont 6 licences universitaires.

Les Mahorais face aux défis sociaux et économiques

Une pauvreté structurelle persistante

Selon un rapport de l’INSEE publié en 2018, 77 % de la population vit sous le seuil de pauvreté national, contre 14 % en France métropolitaine. Le niveau de vie médian est sept fois plus faible qu’au niveau national. Le revenu annuel moyen des ménages était de 9 337 euros en 2005, contre 29 696 euros en métropole.

Le chômage atteint 35 %, et 66 % des 15-64 ans sont en recherche d’emploi. Le SMIC à Mayotte reste inférieur de 25 % au SMIC national, tandis que les prix sont 73 % plus chers qu’en métropole. Pour corriger ces écarts, le Parlement français a adopté en juillet 2025 une loi de refondation prévoyant un alignement progressif des droits sociaux, avec :

  1. Le SMIC porté à 87,5 % du niveau hexagonal au 1er janvier 2026
  2. 90 % en 2027, 95 % en 2029, puis alignement complet en 2031
  3. La prime d’activité fixée à 72 % du montant hexagonal en juillet 2026, soit 460 euros pour une personne seule
  4. L’alignement du RSA débutant en 2027 pour un alignement complet en 2031
  5. L’application du code de la sécurité sociale à partir de 2028

Des conditions de vie difficiles

28 % des logements ne disposent pas d’eau courante, 59 % sont sans toilettes intérieures, et 21 % n’ont pas d’électricité. 38 % des ménages vivent dans des maisons en tôle (les fameux bangas), et 79 % des ménages mahorais se trouvent en habitat précaire.

La situation sanitaire est tout aussi tendue. Mayotte ne compte que 0,18 médecin pour 1 000 habitants, contre 2 en métropole et 1,8 à La Réunion. Le CHM (Centre hospitalier de Mayotte), unique hôpital de Mamoudzou, dispose de 411 lits et a enregistré 9 800 naissances en 2017, ce qui en fait la première maternité de France. Le cyclone Chido, qui a frappé l’île le 14 décembre 2024 avec des vents à 226 km/h, a aggravé une situation déjà fragile, rasant bidonvilles et végétation dans ce que le Premier ministre François Bayrou a décrit comme la pire catastrophe naturelle depuis plusieurs siècles en France.

Les Mahorais et leur lien avec la France et l’Europe

Un département français à part entière

Depuis le 31 mars 2011, Mayotte exerce les compétences d’un département et d’une région. Son chef-lieu est Mamoudzou sur Grande-Terre depuis août 2023, remplaçant Dzaoudzi sur Petite-Terre. Le code INSEE est le 976. Au plus tard le 1er janvier 2026, le Département de Mayotte prendra le nom de Département-Région de Mayotte. À compter des élections territoriales de 2028, une Assemblée de Mayotte sera élue au scrutin proportionnel.

Les Mahorais participent pleinement à la vie politique française. Lors de la présidentielle de 2022, Marine Le Pen y a obtenu 42,89 % des suffrages au premier tour, devant Jean-Luc Mélenchon (23,96 %) et le président sortant (16,94 %).

Une région ultrapériphérique de l’Union européenne

Mayotte a intégré le statut de région ultrapériphérique de l’UE le 1er juillet 2014. Ce statut ouvre des droits spécifiques mais ne résout pas la pression migratoire : on estime à 25 000 à 30 000 le nombre d’entrées illégales par an, pour seulement 18 000 à 20 000 reconduites à la frontière. Le visa Balladur, instauré le 18 janvier 1995, oblige les Comoriens à se munir d’un visa. Environ 12 000 personnes auraient péri en tentant de rejoindre l’île à bord de kwassa kwassa, ces embarcations de fortune qui défient chaque jour les eaux du canal du Mozambique.

Le tourisme représente une piste de développement réelle : en 2019, l’INSEE a comptabilisé 65 500 touristes, soit une hausse de 16 % par rapport à 2018, générant 44 millions d’euros de revenus. Le lagon mahorais, ses récifs coralliens, ses mammifères marins comme les dugongs et les baleines, sa mangrove préservée constituent des atouts environnementaux considérables. Miser sur un tourisme durable, respectueux de la biodiversité et de l’environnement, permettrait aux Mahorais de valoriser leur territoire sans le fragiliser davantage.

  • Lagon classé parmi les plus grands lagons du monde
  • Présence de tortues marines, dugongs et raies mantas
  • Mangroves abritant une flore marine unique
  • Volcan sous-marin Fani Maoré, découvert en 2019 à 3 500 m de profondeur
  • Récifs coralliens parmi les mieux préservés de l’océan Indien
  • Réserve naturelle marine protégeant espèces rares
  • Les langues locales shimaoré et shibushi portent une culture swahilie vivante
  • La musique et la danse mahoraises reflètent ce syncrétisme culturel unique
  • L’ylang-ylang, la vanille et la citronnelle restent des productions agricoles symboliques
Romain Simodil
Les derniers articles par Romain Simodil (tout voir)
Partagez l'article pour soutenir le site :)

Photos à but illustratif et non représentatives

Retour en haut