La France importe 99% de sa consommation de gaz naturel, ce qui la rend tributaire, chaque jour, des décisions prises à Oslo, Washington ou Alger. C’est vertigineux. En 2024, les importations françaises de gaz naturel ont atteint 481 TWh PCS, soit une baisse de 9,7% par rapport à 2023. Derrière ce chiffre se cache une géographie complexe, tendue par des enjeux géopolitiques que l’invasion de l’Ukraine a radicalement rebattus. Cet article dresse le classement des pays fournisseurs de gaz en France, explique comment ce gaz parcourt des milliers de kilomètres jusqu’à votre compteur, et décrypte les transformations en cours.
Comment le gaz naturel arrive-t-il en France ?
Les gazoducs : une autoroute souterraine sous pression géopolitique
Les gazoducs représentent 43% de l’approvisionnement français. Ces canalisations souterraines en acier, posées sous mer ou sous terre, s’étendent sur des milliers de kilomètres avec des stations de compression tous les 150 km pour maintenir la pression. Le réseau français compte plusieurs points d’interconnexion stratégiques : Dunkerque relie les champs gaziers norvégiens, Taisnières-sur-Hon connecte les réseaux belges, néerlandais et norvégiens via l’interconnexion virtuelle Virtualys, Obergailbach donne accès à la Russie via l’Allemagne, Oltingue connecte l’Italie via la Suisse, et Larrau ainsi que Biriatou relient l’Espagne via le point virtuel Pirineos. Le coût d’acheminement par gazoduc est d’environ 30 €/MWh, mais la route fixe crée une dépendance géopolitique forte.
Le GNL : flexibilité maximale, coût plus élevé
Le GNL (gaz naturel liquéfié) pèse désormais 57% de l’approvisionnement, contre seulement 30% avant 2022. Le principe : le gaz est liquéfié à -162°C dans le pays producteur, ce qui réduit son volume par 600, puis transporté par méthanier. À l’arrivée, les terminaux méthaniers assurent la regazéification. La France en dispose de cinq : Dunkerque, Fos-Cavaou, Fos-Tonkin, Montoir-de-Bretagne, et le nouveau terminal flottant (FSRU) du Havre, mis en service en octobre 2023. Son coût oscille entre 30 et 40 €/MWh hors crise. Chaque cargaison peut changer de destination, ce qui offre une flexibilité d’approvisionnement inégalée par rapport aux gazoducs.
Classement des pays fournisseurs de gaz en France
La Norvège, partenaire indispensable
La Norvège domine le classement avec 40 à 41% des importations françaises, soit environ 193 TWh. Ce gaz transite par les gazoducs Langeled et Vesterled jusqu’au point d’interconnexion de Dunkerque. Quand j’examine les cartes des flux gaziers européens, l’artère norvégienne vers la France ressemble à une veine jugulaire : vitale et difficile à remplacer d’un coup.
Les États-Unis, deuxième exportateur vers la France
Les États-Unis fournissent 20 à 21% du gaz français, soit environ 100 TWh, exclusivement sous forme de GNL. Les importations de GNL américain ont doublé entre 2021 et 2022, puis ont continué de progresser, représentant une montée en puissance de +15 points depuis 2022.
Le reste du classement
| Pays fournisseur | Part des importations | Volume (TWh) | Mode d’acheminement |
|---|---|---|---|
| Norvège | 40-41% | 193 | Gazoducs |
| États-Unis | 20-21% | 100 | GNL |
| Russie | 15-18% | n.d. | Gazoducs / GNL |
| Algérie | 10-11% | 51 | GNL et gazoducs |
| Pays-Bas | 3% | 14 | Gazoducs |
| Nigeria | 2% | 11 | GNL |
| Qatar | 1% | 5 | GNL |
| Autres (Trinité-et-Tobago, Égypte, Angola) | 2% | n.d. | GNL |
L’évolution du classement depuis 2022 : la Russie en recul, le GNL en hausse
La Russie, d’acteur central à fournisseur contesté
Avant l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la Russie fournissait 20% du gaz français et 40% du gaz européen. La bascule a été brutale. Dès septembre 2022, la part russe était tombée à 9% de la consommation française, contre 17% en début d’année. En 2024, elle représente encore 15 à 18%, mais le plan REPowerEU a fait chuter la dépendance européenne de 40% en 2021 à 11% en 2024.
La Commission européenne a présenté le 17 juin 2025 un calendrier d’interdiction totale du gaz russe dans l’Union européenne d’ici fin 2027. Les étapes sont précises :
- Dès janvier 2026, tout nouveau contrat d’importation de gaz russe sera interdit.
- Les contrats à court terme expireront au plus tard en juin 2026.
- Les contrats à long terme prendront fin en décembre 2027.
Les gagnants de ce rééquilibrage
La France a compensé la réduction des volumes russes en augmentant ses importations de GNL américain (+15 points) et de gaz norvégien (+5 points). Les Pays-Bas ont vu leur part reculer à 3%. Le Nigeria monte progressivement comme source d’appoint, tirant profit de ses capacités d’export de 19,6 milliards de m³ en 2022 selon Statista. Certains pays européens restent néanmoins bien plus exposés : la Hongrie affiche encore 78,1% de dépendance au gaz russe, la Slovaquie 63,9%, la Grèce 43,6%. À l’opposé, l’Allemagne est passée de 66% en 2020 à 0% en 2024.
La France face aux grands producteurs et exportateurs mondiaux de gaz
Classement mondial des producteurs en 2022
Selon Statista, les dix premiers producteurs de gaz naturel en 2022 sont, par ordre décroissant :
- États-Unis : 1 027 milliards de m³ (leaders depuis dix ans consécutifs)
- Russie : 699 milliards de m³
- Iran : 244 milliards de m³
- Chine : 219 milliards de m³
- Canada : 205 milliards de m³
- Qatar : 170 milliards de m³
- Australie : 162 milliards de m³
- Norvège : 128 milliards de m³
- Arabie-Saoudite : 105 milliards de m³
- Algérie : 102 milliards de m³
La Russie a produit 12% de gaz en moins en 2022 par rapport à 2021, face à la chute de la demande européenne. Les États-Unis, eux, ont progressé de 4%, passant de 985 à 1 027 milliards de m³.
Classement mondial des exportateurs en 2022
Toujours selon Statista, les dix premiers exportateurs sont :
- États-Unis : 187 milliards de m³
- Russie : 165,5 milliards de m³
- Qatar : 134,2 milliards de m³
- Norvège : 120,5 milliards de m³
- Australie : 112,5 milliards de m³
- Canada : 82,1 milliards de m³
- Algérie : 49,9 milliards de m³
- Turkménistan : 40,7 milliards de m³
- Indonésie : 21,8 milliards de m³
- Nigeria : 19,6 milliards de m³
Ce classement mondial éclaire directement le marché gazier français : les trois premiers fournisseurs de la France (Norvège, États-Unis, Algérie) figurent tous dans le top 7 mondial des exportateurs. Un alignement qui n’est pas le fruit du hasard, mais d’une diversification stratégique construite sur des décennies.
Vers une réduction de la dépendance : le biogaz local et la stratégie française
La montée en puissance du biométhane
La production nationale de gaz naturel fossile est quasi nulle depuis l’arrêt du gisement de Lacq en octobre 2013. Seul le gaz de mine du bassin du Nord-Pas-de-Calais subsiste, avec 0,1 TWh PCS injecté en 2024, contre 2 TWh au début des années 2000. La vraie relève vient du biométhane : 12 TWh PCS injectés dans les réseaux en 2024, contre 9 TWh en 2023 et une quasi-absence en 2012. Fin 2024, environ 500 sites de méthanisation sont opérationnels, contre une dizaine seulement en 2014. Les 972 projets en cours représentent une capacité de 14,7 TWh/an supplémentaires. Les régions les plus actives : Bretagne, Grand-Est, Hauts-de-France et Pays de la Loire. Le biogaz émet 23,4 g CO₂eq/kWh, contre 227 pour le gaz fossile, soit 90% de réduction des émissions carbone.
Objectifs nationaux et enjeux économiques
La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) fixe un objectif ambitieux : 20% de gaz renouvelable dans le réseau d’ici 2030. L’enjeu est colossal. L’énergie pèse 71 milliards d’euros dans le déficit commercial français, et les dépenses énergétiques totales ont atteint 215 milliards d’euros en 2022. La consommation de gaz en France, qui se situe déjà 20% sous son niveau de 2019, contribue à alléger cette facture. Mais l’équation reste difficile : intégrer davantage de biométhane local dans les réseaux distribués par GRDF coûte aujourd’hui entre 24 et 32 €/MWh, plus cher que le gaz importé hors crise. La trajectoire est baissière, pourtant, à mesure que les volumes de méthanisation augmentent et que la transition énergétique transforme progressivement la géographie de notre approvisionnement énergétique. Pour ceux qui s’intéressent aux flux internationaux de toute nature, la comparaison avec d’autres routes logistiques mondiales est parfois éclairante : relier des continents par des tuyaux ou par des vols long-courriers comme Paris-Bangkok obéit à la même logique de dépendance aux infrastructures et aux coûts d’acheminement.
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Photos à but illustratif et non représentatives


